Présence scénique de l'acteur-comédien
« to be
or not
to be »
Le jeu masqué
Mardi 10 mars 2026 — 15h45-17h45
La « présence scénique » désigne la capacité d’un acteur à capter et maintenir l’attention du public, au point de le marquer profondément, au‑delà du simple fait d’être physiquement sur le plateau. Elle est perçue comme un mélange de don personnel et de travail technique sur le corps, la voix, l’imaginaire et la relation au spectateur.
Être ou ne pas être… présent
Être sur scène ne suffit pas : un acteur peut être là sans « exister » vraiment pour le public, tandis qu’un autre impose immédiatement sa présence, même immobile ou de dos.
Certains théoriciens parlent de « grâce de la présence » ou d’« essence du théâtre » pour désigner cette vie intense qui émane de l’acteur en direct et fonde l’expérience théâtrale.
Définitions clés de la présence scénique
Étienne Souriau définit la présence comme une « existence intense », une force dans l’être qui marque le spectateur, distincte de la simple présence physique « ici et maintenant ».
Des auteurs résument : « avoir de la présence », c’est attirer d’emblée l’attention du public jusqu’à le subjuguer, s’imposer dans tous les rôles par sa seule personnalité.
Ce qui se joue dans le corps de l’acteur
Stanislavski évoque une « irradiation » : comme un fil lumineux qui partirait des yeux et du corps de l’acteur vers la salle, ce que d’autres nomment « aura ».
Meyerhold lie la présence à l’excitabilité des réflexes et à l’engagement total du corps dans l’action, critère du fameux « j’y crois / je n’y crois pas » pour le metteur en scène.
Un paradoxe : don inné et seconde nature
La présence est décrite comme à la fois un don mystérieux et le fruit d’un entraînement psycho‑physique rigoureux (voix, rythme, geste, concentration, disponibilité émotionnelle).
Béatrice Picon‑Vallin parle d’une « seconde nature » de l’acteur : une qualité inhérente à toute action scénique réussie, construite par l’exercice mais perçue comme naturelle par le spectateur.
Du texte à la scène : « Être » devant les autres
Dans un spectacle comme « Être ou ne pas être » au Théâtre Le Public, la présence du comédien repose autant sur la puissance des monologues de Shakespeare que sur son adresse directe, son souffle, sa complicité avec la salle, qui donnent le sentiment d’un moment unique et partagé.
La question « être ou ne pas être » devient alors : comment l’acteur parvient‑il, par sa présence, à faire advenir sur scène une vie plus intense que le quotidien et à entraîner le public dans cet état de co‑présence vivante.
Au cœur même de l’analyse théâtrale se focalisent les limites du jeu de l’acteur saisi dans sa trajectoire phénoménologique où se trouvent si fortement intriqués l’œil et l’esprit, ainsi que l’édicte Maurice Merleau-Ponty (1960), comme par une évidence faisant force de loi et parlant de soi sous le regard puisque « Mon corps est à la fois voyant et visible », pose le philosophe. Aussi, considérant à notre tour après Shakespeare combien, en miroir, « Mon corps est un jardin, ma volonté est son jardinier », véritables présences à distance par implication et interaction des unes des autres, comme le souligne par ailleurs le médiologue Jean-Louis Weissberg à propos du lien d’élection consubstantiel qui rattache à l’objet, son sujet via l’absence ; ainsi, la chose sensible accède-t-elle au statut de signe parce qu’elle est, tout simplement, étant là, cette chose par l’être-là comprise en sa personne toute entière corps-âme-esprit dans l’altérité foncière et fondatrice d’être ou ne pas être au monde, objet-sujet qui se représente de l’intérieur de lui-même, agissant en vertu de l’intériorité silencieuse, de l’expérience et du vécu dont s’empare l’acteur-artiste de scène en poète-hérault a fortiori certes, mais en comédien des jeux orphiques à mystères tels que l’intime Bernard Noël en donnant le change et en faisant suite. Considérant, en outre, l’écrivain Colette. Ainsi, en sa qualité de pantomime aux heures aventureuses et aventurières du music-hall de la Belle Epoque, riches heures d’une vie de bohème, de liberté, de libération et d’émancipation, en conscience, en réalité et en vérité de lui-même, le corps, en pensée et en soi, charnellement ressenti, s’assume plus que toute autre chose au monde. Parce que son corps lui est propre, il est réel, il est bel et bien sa réalité pleine et entière, tangible et concrète, organique mais émotionnelle et sensitive, proprioceptive attendu que, dit-elle : « Moi, c’est mon corps qui pense ». Corps de chair pour ou contre corps de mort/corps de gloire, qui appert un corps glorieux en jeu si l’on y croit, quant à lui, tout à la fois lumineux, numineux, limpide quoique occulte, profond, abyssal en son épaisseur du geste car générateur de sens rayonnant, subtil et puissant étant donné qu’il est « plus intelligent que mon cerveau », confesse Colette. C’est pourquoi « Il ressent plus finement, plus complètement que mon cerveau. Toute ma peau a une âme » effectivement partagée entre l’être et le paraître, l’être et l’avoir, l’identité mais l’altérité, l’unicité et la différence assurant l’unité discrète de la personne humaine en tant que signe et chose par le truchement savant de la double articulation du langage forme et fond, signifiant et signifié, le visage et le masque se disputant le persona et ses personnages, car le métier de comédien c’est l’art de l’acteur qui parvient à réconcilier, par-delà toute impudeur, l’intime et l’extime dans un mouvement irrépressible de transcendance-immanence, le lâcher-prise et la transe faisant le reste à savoir crever l’écran et brûler les planches comme et quand il le faut avec aplomb suspendu à son fil de la personne vis-à-vis de laquelle l’être, en d’autre termes, le fait d’être ou ne pas être, finit de poser question, interrogeant plutôt l’épiphanie allant du singulier au pluriel.
(c) Valérie Colette-Folliot
Sémiologue de la danse, conférencière
Professeur de culture chorégraphique, histoire de la danse
Docteure en arts du spectacle, études théâtrales
Conservatoire à rayonnement régional de Rouen
Dimanche 15 mars 2026
Ressources
❧ William Shakespeare, Hamlet, Éditions Galimard, Collection Folio, 2016.
❧ Étienne Souriau, Les différents modes d'existence suivi de Du mode d'existence de l'œuvre à faire, PUF, Paris, 2009.
❧ Maurice Merleau-Ponty, L'Œil et l'Esprit, Éditions Galimard, Collection Folio, 1985.
❧ René Descartes, Discours de la méthode — Pour bien conduire sa raison, et chercher la vérité dans les sciences, Éditions J'ai Lu, Collection Librio, 2021.
❧ Josette Féral (Éd.), Pratiques performatives. Body-remix, Éditions Presses universitaires de Rennes, 2012.
❧ Marie-Hélène Garelli et Valérie Visa-Ondarçuhu, Corps en jeu de l’Antiquité à nos jours, Éditions Presses universitaires de Rennes, 2011.
Légende des photographies :
Buster Keaton dans le rôle d'Hamlet, en 1920. (Bridgeman Images).
Andy Warhol Skull 60x60 cm, signée, numérotée 138/2400. (DR).