Femmes en noir

Voix contre texte : la chanson française


Mardi 9 décembre 2025 — 15h45-17h45

Ce que recouvre « chansons réalistes »
Il s’agit de chansons souvent dramatiques ou mélodramatiques, portées historiquement par des interprètes comme Damia, Fréhel, Berthe Sylva, puis Edith Piaf, qui racontent les joies et surtout les peines des classes populaires loin du luxe bourgeois.​

Le style repose autant sur le texte que sur l’interprétation scénique : diction très expressive, gestes, regard, « jeu » théâtral hérité du café-concert et du cabaret.​

Forme des spectacles actuels
Aujourd’hui, ces spectacles prennent souvent la forme de tours de chant mis en scène, parfois avec une narration ou un fil conducteur (biographie fictive, évocation d’un personnage, d’un quartier, d’une époque), mêlant humour, tragique et chronique sociale.​

Ils peuvent être proposés dans des théâtres, chapelles, petites salles ou caves de jazz, souvent en formule voix + piano ou guitare, et s’adressent à un large public curieux de redécouvrir ce répertoire ancien dans une mise en scène contemporaine.​

Exemple de types de spectacles
Des programmes thématiques comme « Femmes en noir, chansons réalistes » se concentrent sur quelques grandes interprètes de l’entre-deux-guerres, avec arrangements modernes pour voix et guitare.​

D’autres spectacles, parfois annoncés comme « chant théâtralisé » ou « spectacle musical », parcourent des chansons écrites entre environ 1870 et 1950 pour raconter la vie des femmes, la mode, le monde ouvrier ou la condition féminine à travers ce répertoire.​

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Femmes en noir

En prérequis sera abordée la question de la présence scénique. Faisant le jeu de l’absence, l’artiste-interprète, par son talent et par son génie, désarme et démunit. Non sans fantaisie ni extravagance, bizarrerie et folie pousse à sortir de ses gongs, la chanson populaire, parce qu’elle est vive et spontanée, savante et ingénieuse, burlesque et satirique, se dépasse avec force et générosité, l’acteur arrachant au néant ses larmes de joie annihilant la douleur en biais dans le mélo et le pathos, qui cèdent aux rires et au menu plaisir de la franche rigolade. A s’émouvoir, ne s’intéresse-t-on pas ? A s’étonner, l’on s'interroge et l’on se questionne. A chanter, l’on commerce ensemble, se faisant plaisir, se faisant du bien. A échanger et à partager, en laissant derrière soi tous ses soucis, opère dès lors au premier tour de chant, la chansonnette. Et la chanson de posséder le charme et le charisme qui suffit, efficace, pour que la voix fasse le reste, faisant rayonner la lettre et l’esprit : l’âme des poètes, au demeurant, par-delà le pouvoir des notes de musique qui scintillent dans les mots forts et riches d’images puissantes d’où la magie des variétés engendre au creuset des arts du spectacle le féerique et le merveilleux du divertissement par le grain et par le timbre qui fascine, le sentiment transmué en gestes dans la beauté de l’expression laissant bouche bée face à l’original et l’excentrique, l’originalité envoûtant en son unicité même, discrète quoique grinçante et dissonante, souvent décadente, voire provocatrice et sulfureuse, parfois boiteuse, à la singularité en goguette qui brouille les pistes, finissant par redéfinir les codes, changeant les règles du jeu, les troquant les unes contre d’autres, inventant de nouvelles modes et de nouveaux modes, la vogue et l’air du temps courant les rues de ville et des campagnes livrées ainsi aux tactiques et stratagèmes de personnages et personnalités qui rivalisent en jouant de séduction pour dominer la scène, se risquant à la danse et au rythme pour prendre le risque de se mesurer à la voix de son maître in fine à régner sur l’échiquier. Au théâtre de l’histoire, le music-hall et le cabaret ouvrent leurs portes sur un océan d’amour tant sont immenses ces voix qui viennent du tréfonds : le fond du cœur. Et l’on se découvre autre grâce à l’autre pris et saisi dans une relation mi-frontale, mi-fusionnelle le temps de la rencontre dans une mise en situation bel et bien réelle. Situation de vis-à-vis et face-à-face, sans merci se déroule l’action scénique pour un duel au soleil là où finalement personne n’est ni perdant ni gagnant, mais tout simplement là, comme quoi, béat, ébloui, enivré, ébahi, vaincu, interloqué, renversé, désorienté, sidéré, bouleversé, perdu, éperdu, jusques à même ensorcelé comme possédé, prisonnier, captif, hypnotisé par sa belle, Carmen faisant corps avec les uns et les autres, étant écho et résonance. Ainsi, l’ouvrage enclenche son processus de sublimation. Est à l’œuvre l’élévation des esprits par le corps en acte, étant donné le chant et la chanson à pied d’œuvre des couleurs du temps dans la danse et le ballet puisqu’à la reprise, en chœur et à la cantonade, la salle et le public, complices et partenaires, vont de connivence parce qu’ils connaissent par cœur la musique et les paroles, s’entraînant mutuellement et réciproquement dans l’élan-réception, aux théâtres, banquet-spectacle d’un festin de regards qui vont, se croisant, de planche à planche, du plancher au poulailler, du parterre au paradis, le mouvement vibratoire et phonatoire de la cantillation en la scansion et la gestuelle, prenant soin du détail dans le jeu et l’articulation des consonances à l’accentuation des hauteurs de voyelles conjuguées aux barres de mesure portées via les notes et les portements du glorieux corps des acteurs-chanteurs, interprètes-auteurs-compositeurs, artistes accomplis sachant à la fois raconter toute une histoire en quelques trois ou quatre minutes, durée standard de la duration en guise de film en chair et en os, à jouer la comédie, à exécuter la partition, à bouger sur scène en communiquant sa joie et son plaisir que d’aimer danser, les réjouissances qui se dispensent en apesanteur, délivrent leur état de grâce, plongeant les consciences dans l’immanence-transcendance du jardin extraordinaire : le music-hall avec ses jongleurs, avec ses danseuses légères que salue Charles Trenet et auxquels il rend hommage dans les années d’Après-guerre avec son inoubliable panégyrique « Moi, j’aime le music-hall » qui fait l’éloge de cette authentique et vraie piste aux étoiles tant célébrées par le fou-chantant lorsqu’il évoque « le public qui rigole quand il voit des p’tits chiens blancs portant faux-col, tous les samedis quand Paris allume ses lumières, prend vers huit heure et demi un billet pour être assis au troisième rang pas trop loin, et v’là l’rideau rouge qui bouge, qui bouge, bouge, l’orchestre attaque un air ancien du temps d’Mayol, bravo c’est drôle, c’est très drôle, ça, c’est du bon souvenir, du muguet qui n’meurt pas cousines, ah, comme elles poussaient des soupirs, les jeunes filles d’antan du monde ou d’l’usine, qui sont devenues à présent de vieilles grands-mamans ; ce fut vraiment, Félix Mayol, le bourreau des cœurs du music-hall. Mais depuis 1900, si les jongleurs n’ont pas changé, si les p’tits toutous frémissants sont restés bien sages, sans bouger, debout, dans une pose peu commode, les chansons ont connu d’autres modes. Et s’il y a toujours, Maurice Chevalier, Edith Piaf, Tino Rossi et Charles Trenet, il y a aussi, et Dieu merci, Patachou, Brassens et Léo Ferré. Moi, j’aime le music-hall, c’est l’refuge des chanteurs-poètes, sûr, ceux qui s’montrent près du col, et qui restent pour ça de bonnes gentilles vedettes. Moi, j’aime Juliette Greco, Mouloudji, Ullmer, les Frères Jacques, j’aime, à tous les échos, Charles Aznavour, Gilbert Bécaud, j’aime les boulevards de Paris, quand Yves Montand qui sourit, les chante, et ça m’enchante, j’adore aussi ces grands garçons de la chanson, les Compagnons, ding dang dong, ça, c’est du music-hall, on dira, tout c’qu’on peut en dire, mais ça restera toujours, toujours l’école… où l’on apprend à mieux voir, entendre, applaudir, à s’émouvoir en s’fendant de larmes ou de rires. Voilà, La Do Mi Sol, j’aimerai toujours le music-hall (bis) : pabapababa pabapaba papabapada le Music-Hall ».

Après la deuxième guerre mondiale, la Libération puis la Reconstruction lance le coup d’envoi d’une longue et durable transformation des mentalités du fait des apports et influences afro-américains reçus des diverses formes du jazz qui, ainsi que ses rythmes endiablés se sont distillé dès 1925 avec Joséphine Baker notamment, vont imprimer leurs temps forts en estampillant de toutes nouvelles pages dans l’histoire de la musique, la chanson française est à l’origine de plain-pied et d’emblée actrice et auteure de l’Histoire de France telle qu’elle se raconte dans les foyers en la chantant en toute fin de repas de famille. C’est ce qui l’a rendue si populaire et familière, puisque connue de tous, pratiquée par tous, sans différences ni discriminations, toutes classes confondues, d’où le sentiment d’appartenance nationale, la fierté et le patriotisme quelque peu gouailleurs qui lui collent à la peau, et que font puissamment retentir et sonner dans les cœurs ces chanteuses de caractère, les Femmes en noir, ainsi habillées pour dire et revendiquer combien elles sont ce qu’elles sont, qui elles sont, telles quelles, comme le bon dieu les a faite, se plaisent-elles à dire non sans amour-propre, par dignité malgré les affres et les bas-fonds où les rabattent aléas et vicissitudes, passé le temps de la jeunesse, le temps des cerises et ses gloires… Le caractère larmoyant et la dimension mélodramatique ajoutent au pathétique et au tragique de leur masque, chacune ayant sa propre signature, inimitable quand bien même elles s’inspirent les unes les autres de par leur magnétisme. Ainsi Fréhel (1891-1951) dite la Môme Pervenche à ses tout débuts découverte par l’actrice-danseuse dite la Belle Otero, courtisane et mondaine, cette femme en noir verra apparaître et poindre le nom d’une autre oiselle, à l’horizon flottant de sa propre déchéance, dans la solitude et la décadence d’une vie passée sur les trottoirs après avoir connu les promenoirs à battre la mesure tout comme elle avait battu le pavé en gueulant la ritournelle des airs de vaudeville au son d’un orgue de barbarie actionné par un vieillard aveugle à ses côtés, pour tout accompagnateur (elle avait 5 ans, elle sera violée à l’âge de 7 ans, aux temps rudes et dures des années 1890-1900). L’inoubliable oubliée de la Java Bleue, c’est Fréhel, née le 13 juillet 1891 à Paris Marguerite Boulc’h issue de modestes bretons. A l’instar de la Môme Pervenche, Edith Piaf (1915-1963) se fera appelée aussi la Môme Piaf, ayant aussi bien connu et côtoyé le bonheur que la souffrance dans la Lumière et les lumières, son existence entière traversée par la passion vécue sous toutes ses formes. Mais providentiel, toujours et à jamais, l’amour, la foi, en vertu des vertus sauve sa destinée rédimée quand vient à disparaître l’amour de sa vie, Marcel Cerdan tué dans un accident d’avion (1949). D’où le chef-d’œuvre absolu, le sublime tombeau, l’oraison du chant funèbre qu’est l’Hymne à l’amour ultime qu’elle lui dédie ad infinitum et qui fera le tour de la terre, ainsi que d’ailleurs La Vie en rose écrite pour cet autre, Yves Montand (1946), au plus fort de l’intime relation d’amour de la musique, cet infini. [...]

(c) Valérie Colette-Folliot
Sémiologue de la danse, conférencière
Professeur de culture chorégraphique, histoire de la danse
  Docteure en arts du spectacle, études théâtrales
  Conservatoire à rayonnement régional de Rouen
Lundi 08 décembre 2025

 

Ressources

Gilles Verlant (Ed), L'Encyclopédie de la chanson française. Des années 40 à nos jours,Presses de la Cité, Paris, 1997.

Anthologie Chanson Française 1900-1920, 10 CD, EPM

Bertrand Dicale et Alain Bouldouyre, Dictionnaire amoureux de la chanson française, Plon, Paris, 2016.

 

 

Légende de la photographie :
Portrait de Barbara — Monique Andrée Serf, (1930-1997), © Bert Verhoeff for Anefo 1973