Vexations d’Erik Satie
Duration de la musique répétitive
Mardi 18 novembre 2025 — 10h00-12h00
Erik Satie (1866-1925) était un compositeur et pianiste français considéré comme l'un des artistes les plus originaux et inclassables de son époque. Né à Honfleur le 17 mai 1866 et mort à Paris le 1er juillet 1925, il est reconnu comme précurseur de plusieurs mouvements musicaux majeurs, notamment le néoclassicisme, le surréalisme, le minimalisme et la musique répétitive.
Satie a développé un style épuré et novateur qui s'opposait à l'impressionnisme wagnérien dominant. Ses œuvres les plus célèbres incluent les Trois Gymnopédies (1888), les Gnossiennes (1890-1897), et le ballet Parade (1917). Il a dirigé la nouvelle génération de compositeurs français vers une esthétique plus dépouillée et épigrammatique.
Sa personnalité était marquée par un humour caustique et une vie de bohème à Montmartre. Il fut tour à tour mystique (fondant sa propre "Église métropolitaine d'art de Jésus-Conducteur"), socialiste, ami des poètes symbolistes et des dadaïstes. Sa condamnation pour avoir traité un critique de "cul sans musique" illustre son caractère provocateur.
Satie fréquenta les plus grands artistes de son temps, dont Debussy, Stravinsky, Picasso et Man Ray. Il exerça une influence notable sur le groupe des Six et John Cage revendiqua une filiation directe avec lui.
Monsieur le Précurseur du Chat Noir au Tout-Paris jusqu’au groupe des Six : Erik Satie (1866-1925)
par
Valérie Colette-Folliot
Conférence du 18 novembre 2025
pour le Temps fort n°1 du 26/11/2025
Conservatoire de Rouen
C'est toujours dommage et navrant de louper la correspondance, pourtant complète, aurait dit Ornella Volta au sujet d’un certain Sati'rik résolument moderne, toujours si actuel car atemporel et/ou intemporel, indispensable mais incontournable au programme des inclassables dignes de ce nom ; Vexations étant à l'affiche en attendant Godot comme devant l’image, Ubu Roi...
Sans lui, combien le temps privé d'auditoire, d'assistance et d'audience parût long, certes, interminable et pesant tout comme est monotone mais lancinant effectivement Vexations qui est une pièce des plus remarquables de par sa conception iconoclaste et économe, cependant virtuose et complexe dans son jeu d'harmonisation quant aux gamme et aux arpèges s'affolant sans en avoir l'air pour qui ne maîtrise pas le mouvement du souffle ni le poids de la gloire, non plus ; car Vexations est aussi courte que longue, s’avérant paradoxale et la première partition en durée de par sa longueur dans toute l'histoire de la musique.
Aussi, pour rappel d'ordre historique et esthétique, daignons écouter, réécouter bis repetita le thème et le motif desdites Vexations (1893) comme ce qu'elles sont : musique d'ameublement pour pièce en forme non de poire mais de mantra, un style, une démarche, exercice physique exécuté très lentement et solennellement 840 fois de suite en prenant scrupuleusement le temps de la respiration en plongeant dans un grand et profond silence au commencement de toute note à l'anacrouse si cher au poète orphique tel qu'Erik Satie à ses heures éperdues d'inspiration qui lui auraient valu la réputation de génie dégingandé, jouant du plus parfait décalage en toute circonstance pourvu qu’il y ait rencontre puisque venu très jeune dans un monde très vieux, se flattait-il à dire.
Avec Vexations, l'interprète fait l'expérience et l'épreuve de la performance initiatique, toute sportive, compétitive et athlétique des 24h00 de la musique au même titre qu’à son image et sa ressemblance, le Théâtre du Monde rêvé par Peter Brook par ailleurs, en 1985, offrira aux acteurs de tous horizons le bonheur que d'embrasser aux quatre points cardinaux le récit fondateur du Mahabharatha hindou, réactualisant la fable et le conte, le mythe et la légende, en interprétant et en jouant le texte durant 9h00 épiques de suite avec entractes.
De par l'esprit de transcendement qui s'installe en la place, le marathon des pianistes va se relayant, invités aux 10080 minutes mêmes comme ce fut le cas, notamment, au conservatoire de Buenos Aires entre les 29 septembre et 6 octobre 2001 lors du Vexations X 8 organisé par Santiago Santero dans le cadre d'une action coordonnée entre les écoles d'art en lutte contre le pouvoir du blanchiment argentin qui, alors, menaçait de fermeture et de disparition les lieux artistiques et culturels de l'Argentine en crise ; l'époque contemporaine et le monde d'aujourd'hui se délitant dans la postmodernité dévoyée.
Mais, auparavant et au préalable, sera survenue « une longue, longue, longue nuit (et journée) au piano », laquelle en guise de manifeste post-mortem ou testament dadaïste d’Erik Satie dit Monsieur le Précurseur par Claude Debussy en personne, aura duré 18h40 interminablement longues, une éternité, certes, mais suffisantes pour avoir fait en 1963 l'histoire musicale en tant que telle, dixit Harold Schoenberg dans le New York Times à l'occasion de la création mondiale pour l'hapax posthume de l’homme Satie (1866-1925), le très distingué dandy du Pocket Theater de NY s'adonnant, sous la houlette de son admirateur et hôte du moment, John Cage le fils spirituel, aux modes et modalités de l’art et de la philosophie zen du compositeur minimaliste américain, à l'initiative duquel pareil improbable temps fort de la musique moderne, voire contemporaine et d’avant-garde, fut donné au public littéralement médusé, témoin des 840 fois 144 notes à la duration qui n’excédera guère les trois minutes années-lumière en poussières de fils d'étoile ; souvenons-nous de 1893, rappelons-nous de cette date comme point d'acmé d'une époque belle, période mystique marquée par le chagrin d'amour et la rupture amoureuse d'avec Suzanne Valadon, Erik Satie étant à ce moment-là encore maître de chapelle et membre de l'ordre de la Rose-Croix jusqu'en 1900...
Autant d'éléments de langage pour alimenter polémiques et discussions à l’aune des savoirs et connaissances ne servant qu’à moudre du grain à force de continuellement échanger et partager ce qui fait le sel et l’épice à l’entregent, mondanités, célébrités, grandeur et misère de l’homme, gloires et beautés décadentes anonymes y compris, en décalage, en « stratégies obliques » aurait dit Brian Eno en maître de cérémonie de l’ambiant music électroacoustique, prise de mesure en jeu du son et qualité de corps, phonométrie d’un arpenteur du silence qui en vaut la peine, l’aléatoire même à la clé du tout l’univers qui chante sans souci d’harmonisation autre que l’harmonie des sphères en forme de ballet cosmogonique comme quand se regarde et contemple l’azur et le firmament tel un ciel impressionniste de Honfleur en Normandie, berceau d’Erik Satie à l’esprit symphonique du wagnérien dissident au courage artistique sans pareil à double-sens puisque s’entend et se comprend sans qu’elle ne s’écoute, la plus parfaite des mélodies, musique d’ameublement en murmures qui sourdent tranchant l’épaisseur du cœur de pierre, ledit festin nu contribuant à la vie révélant à l’entremets : le banquet-spectacle d’Arcueil pour les tout-petits, les faibles et les démunis, petits d’homme, orphelins de la République rédimés par l’œuvre et le projet du Patronage laïque qui fut le chef d’œuvre mais le grand’œuvre aussi de Monsieur le Précurseur en héritage, trésor d’un jardin extraordinaire de fou chantant, les facéties en forme d’humanité(s), pastiches contre vérité instantanéiste pour ceux qui ont quelque chose à dire, qui ont quelque chose à faire du mouvement accéléré de la Modernité, inepte, inapte, inappropriée, inadéquate, inadaptée réalité face au réel, l’imagination et l’imaginaire l’emportant sur le soleil invaincu du roi dans sa nuit profonde, brune où résonne en échos le chant de la terre que voit le peintre, que capte le poète, turbulences de l’air du temps en crève-cœur et peau de chagrin des larmes à s’en fendre l’âme et l’esprit ainsi que « La biche brâme au clair de lune Et pleure à se fondre les yeux Son petit faon délicieux A disparu dans la nuit brune » signe Maurice Rollinat, Les Névroses (1883) annonçant une décennie exactement auparavant les Vexations (1893) comme trois petites notes de musique, trois morceaux en forme de miroirs réfléchissants, kaléidoscopique contre-épreuve à la vérité pour toute solitude.
« Les Lunaisiens d’Arnaud Marzorati et la mezzo Lucile Richardot célèbrent le cabaret montmartrois, creuset d’une avant-garde qui fit sortir l’art dans la rue et entrer la rue dans l’art.
Chez le « gentleman cabaretier » Rodolphe Salis se croise tout ce que Paris compte de bohème littéraire et artistique. Dans ce Montmartre marqué par la Commune encore toute proche, Aristide Bruant chante ce peuple que dessine Steinlein. Sur le piano du lieu officient Érik Satie et même Claude Debussy, accompagnant les poèmes de Maurice Rollinat, Émile Goudeau et autres plumes des « Hydropathes ». Les Lunaisiens, l’ensemble fondé par le baryton Arnaud Marzorati, n’a pas son pareil pour faire revivre ce monde des chansonniers – de Béranger à Brassens – et rappeler la place que ces trublions ont occupé dans la vie poétique, musicale et politique. Quoi de plus logique de les retrouver ici, au Musée d’Orsay, dans la proximité de Courbet, Renoir ou Toulouse-Lautrec. » Jean-Guillaume Lebrun pour le Musée d’Orsay/Chant (21/05/2025 n°333)
Ressources
❧ Marie-Laure Loizeau, Erik Satie (1866-1925) : L'esprit symphonique, le courage artistique, Édition Société des amis du musée Eugène Boudin, Honfleur, 2025
❧ Patrick Roegiers, Satie, Éditions Grasset, Paris, 2025
❧ Ornella Volta, Érik Satie : Correspondance presque complète, Éditions Fayard / Imec, Paris, 2000
❧ Ornella Volta, Érik Satie - Écrits, Éditions Ivrea, Paris, 1981
❧ Ornella Volta, Satie et la Danse, Éditions Plume, Paris, 1992
❧ Christian Wasselin, Érik Satie, Collection Folio biographies - n°164, Éditions Gallimard, Paris, 2025
❧ Érik Satie, le Gymnopédiste, Érik Satie, un podcast écrit et raconté par Saskia De Ville,
réalisé par Davy Travailleur en six épisode, France Musique
Légende de la photographie :
Portrait de Erik Satie (1866-1925), © Leemage (Photo by leemage / Bridgeman Images) ©AFP