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Mystique

Comme inspirer avant l’apnée ou l’élévation, ouvrons-nous à l’univers mystique du photographe Frédéric Pollet. Il nous invite à retenir notre souffle comme pour ne rien rompre de la nuit adamique d’une amnésie : ne plus se rappeler de rien, ni de qui l’on est, ni d’où l’on vient, et partir à l’aveuglette pour se livrer tel quel en s’abandonnant au flux cosmique. Se déshabiller, se mettre à nu, avec grandiose, cruauté et noblesse une seule fois seulement par reconnaissance, avec naturel et simplicité par amour de l’autre et respect pour soi, sans tricherie. Sous contrôle, mais sans fard, quoique tout canalysé, en catalyse, l’objet du regard tient ses distances et il met en tensions les chemins de traverse. Les corps subtils se relient en esprit par la chair offerte. Sublimatoire, l’œil envisage sa partie cachée et joue son jeu sans rien redouter, innocemment, en donnant de la tête dans la chambre obscure. Les désirs vous laissent venir à eux sans ostentation. Mais avec assurance et résolution, une énergie vous gagne, occupant territoire intérieur et terre inconnue à mesure que progresse l’acheminement dans ce qui prendrait des allures de rêve et qui n’est en somme qu’une antichambre. Un boudoir, bien sûr, d’êtres en dialogue qui conversent, confiant le substrat de leur vie, témoignant de passages : entre sacré et secret, à la lisière, sur le seuil.

Mise en perspective et repoussée, la réalité bascule par-delà l’horizon des apparences et de l’illusion. Par son langage à la fois hermétique et symbolique, l’artiste plasticien Frédéric Pollet réinvente et réinterprète les codes de la photographie de l’intime et s’approprie l’érotique avec un soin qui confine au spirituel. Le cadrage de l’image rythme en noir et blanc l’espace-temps d’un champ de conscience qui appelle au vivant, à l’immémoriel, et tout à la fois à l’invisible langue de feu. Lente et longue progression désarmante dans les méandres de la jouissance, la veilleuse est vouée à décliner puisqu’in fine la lumière se fait jour par degrés et stations successives. Enfin, l’épure se produit quand ne se manifeste plus aucune attente disposée à entrer dans un lieu sans représentation. Symbiotique, en synesthésie, portée par un vent stellaire, notre personne se surprendrait-elle soudain à aimer se faire conquérir, assaillie par le réel, prise d’assaut ? Sans nulle résistance, une main vous retient contre vous-même. Vous souvenez-vous ? Vous pourriez alors être libre en redevenant l’homme des origines - sans projet, sans désir, sans rien qui ne doive jamais s’exaucer.

La rose. Mystique vue de cet antre vieux comme le monde creusé par le merveilleux état de veille qui dépasse l’entendement, le bel air et leurs beaux esprits. Sublimes sens comme ceux croisés au détour des fastes de la cour. Là où se replie l’innommable érubescent, dans le rien où s’étale la chose en majesté, soulignée en clair-obscur dans la nuit transfigurée, s’illumine l’heure bleue et se met à vibrer le fil enchanteur qui coupe le monde en palimpseste.

Frédéric Pollet découvre l’aire interdite du soupir. Son souffle nous donne de respirer l’expérience au for le plus intime de nous-même en atteignant les cimes de l’ultime par ces vérités délivrées en grâces qui déposent à nos pieds leurs vanités, dote remise en guise d’obstacles que seuls mille et un chevaux d’écume enjamberont au bord de l’abyme.

Valérie Colette-Folliot, jeudi 16 décembre 2010.

Image : Frédéric Pollet, Série La femme du pêcheur, photographie, 2010

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