Just to dance : un rien sidérant…

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Just to dance

Pièce chorégraphique de Héla Fattoumi et d’Eric Lamoureux, créée en 2010.


… Sublimant le vivant, le corps qui danse ne subsume-t-il rien d’autre que du sidérant en soi ?

A la suite de Michel Corvin, demandons-nous si les grandes questions de notre époque habitent ce théâtre. Et en regard du politique dont procède Just to dance, discutons les enjeux poétiques des Fatlam. Dire de cette pièce qu’elle est une œuvre chorégraphique engagée est-il excessif ? Comment s’inscrit-elle dans son temps et pour en restituer quelle réflexion ? Ainsi peut apparaître la principale ligne de force à l’œuvre ici, au-delà de l’aspect rituel, voire sexuel, sensuel plutôt qu’érotique, des danses de participation dites de société. Ainsi s’entretiennent les danses de scène et ces danses de sociétés qui semblent être vécues souvent sur le mode de parades amoureuses.

Tout d’abord, traduisons littéralement le titre Just to dance : juste danser. Mais pourquoi ne pas envisager aussi l’idée de danser juste, de commettre le geste juste, à l’instar, comment dire, du geste parfait ? Dans le souci premier de comprendre ce que peut signifier l’acte de “ne rien faire d’autre que de juste danser”, concevons avant tout comment, par l’action de danser, on parvient à s’échapper en trompant l’ennui, à différer la fin, l’ultime (f.a.i.m.) ! Plus généralement, que représente le fait de choisir la danse comme réponse au tragique ? Il semble a priori qu’elle soit l’une des seules choses susceptibles de conjurer le mauvais œil en réaction directe et quasiment immédiate, aux maux de la vie. Par conséquent, l’action de danser mènerait à harmoniser son corps et à l’instrumentaliser sans pour autant le réifier. Avec la danse, la démonstration se fait qu’il est concrètement possible de s’accorder les uns aux autres, juste en mesure certes, mais dans une dynamique comprise sous l’angle d’une métaphore, le jeu dansé venant à bon escient transcender, pallier le mal de vivre. Mourir d’aimer, et renaître en sublimant le vivant, la mystique du corps qui danse ne subsume rien d’autre en soi que du sidérant… Alors ce corps dansant, que n’arrive-t-il pas à compenser notre impuissance, mais également à contenter notre soif de vivre ?! C’est comme si l’on s’exerçait soi-même, spectateurs face aux danseurs, par substitution de corps à corps et de personnes, à actualiser ses rêves, à lutter contre la fatalité, à vaincre l’unique certitude absolue, se jurant à la vie, à la mort, le “la”… ainsi que pour défier le vide qui ne sonne pas nécessairement creux, ainsi que pour exécuter le néant, à la face du monde, afin d’en repousser aux lendemains la peur panique, de cette disparition.

Mais pourtant, il y a bel et bien partout des hommes pour espérer ici des jours meilleurs, se projetant dans un Eldorado, et ce faisant, s’agrippant aux franges de pouvoirs qu’ils s’inventent et dont la consistance peut laisser dubitatif ou perplexe. A travers Just to dance, Héla Fattoumi et Eric Lamoureux engagent une dialectique1 traitant du choc des cultures, de la globalisation, du poids du néo-libéralisme, des inégalités de la mondialisation, de la vie moderne, de l’avenir de l’humanité, etc., la danse au pluriel prévalant sur une quelconque forme unificatrice, bien qu’embryonnaire et déterminée chez les Fatlam. Toutefois, cette vie des hommes, c’est la nôtre, occidentaux ! Ainsi, nous parlent-ils donc d’eux-mêmes et de nous à la fois, dans un rapport d’égalité et de prise de conscience mutuelle et de réciprocité. S’il s’agit de l’avenir des humanités esquissé dans cette pièce, comment nous apparaît-il ? Sans glisser dans la prophétisation, laissent-ils penser qu’il y en aura un, un avenir pour tous, à part égale pour tout le monde sur cette planète ? La dimension prophétique de la pièce peut transparaître alors sensiblement dans les tableaux en ouverture et au final. Efforçons-nous, comme le requiert Patrice Pavis, de décrire la forme poétique de cette écriture chorégraphique, si particulière, spécifique et singulière. Quelle en est la cohésion ? Deux temps, l’incipit et la conclusion, enserrent le propos scénique et ses enjeux poétiques, dans une lumière sombre et ténébreuse en clair-obscur au début, quand cette étrange luminescence s’écoule au-dessus des dos recourbés de silhouettes mi humaines, mi animales, qui galopent à quatre pattes, par groupe de neuf, après on ne sait quoi un centre fuyant, mobile et décalé, qui se déplace latéralement sur le plateau tout entier. A la fin, l’inverse se produit car ces neuf muses sont en effet toute redressées, combatives toujours, héroïques et rayonnantes. De façon martiale, ces sujets appréhendent l’espace depuis la station debout, s’escrimant contre une pluie noire qui les assaille, en agitant leurs bras étendus comme des moulinets, avec énergie, en synergie, et jusqu’à disparition, c’est-à-dire, épuisement. Fin du programme. Regardons, depuis cette description, le rapport symbolique entre l’œuvre - Just to dance, et sa référence - la société contemporaine des années 2000. Pour l’instant, convenons du fait que chacun peut espérer, encore, respirer librement et gratuitement. Cependant, est-ce le même air pour tout un chacun sur cette terre ? Au même titre que l’eau qui devrait être un bien universel, vital et nécessaire, mais ne l’est pas, bientôt matière et espace ne se rétréciront-ils pas au point de réduire les êtres humains et toutes les créatures à l’état de monades, animés par la prédation et aussi par la barbarie ?

Implicitement, Just to dance dévide un discours chorégraphique critique, interrogatif, sur ce à quoi renvoie le sentiment de toute-puissance, et ce par quoi tient cet élan intérieur - principe totalisant que celui d’être glorieux, et jouissance ainsi à s’éprouver à l’instar d’un dieu, d’une idole, d’un héros, ou d’un sur - homme… En l’occurrence, Héla Fattoumi et Eric Lamoureux posent le problème de la vie ensemble. Ils nous exposent et nous transposent dans une sorte d’enclos qui se referme sur lui-même, qui se rapetisse et se replie. Considéré en conscience à bonne distance et avec gentillesse et courtoisie, ce mode d’existence ne devrait-il pas nous rendre plus vivants à nous-mêmes, attendu que ses répercutions en nous conduisent inévitablement à prendre en main le sentiment de notre finitude, notre propre mort, et à reconnaître intimement les traits du Dasein2 ? Le danseur en synesthésie concertée et concertante avec le spectateur, renaît à chaque pas qu’il accomplit, la poétique de la disparition lui révélant non son essence, mais son hypostase. En ceci son mystère, en cela sa magie.

Par le dévoilement occasionné, grâce au corps qui danse, lequel, disait Mallarmé3 à propos de la ballerine, est avant tout une idée incarnée, une action restreinte, un symbole, une métaphore, par le spectacle de la danse, se renouvelle le bonheur de vivre en communion, sinon en communauté (d’esprit), impression rendue possible à mesure que l’œil épouse le mouvement ; le phénomène du regard, pareil à une épiphanie transfigurant les personnes en présence.

En filigrane, Just to dance établit des jeux tactiques et tactiles de séduction, stratégies choisies pour conquérir l’espace de l’autre et pour prendre corps en le subsumant dans un corps global qui serait une vision du monde contemporain à venir. C’est par le plaisir de jouer avec l’objet du désir que l’action progresse. Un rien sidérant… ce par quoi le manque me force à agir ; le sein - par lequel je me rappelle le goût du bonheur et le sens du toucher ; le vide - par l’absence qui m’incline au saut de l’ange ; la perte - qui me permet d’advenir à moi-même en devenant quelque chose ; le dépassement de soi - par lequel je deviens quelqu’un à mes propres yeux. Ensuite : désirer. Et puis, surtout : aimer.

De la sorte, les Fattoumi Lamoureux ne manquent pas d’interroger l’utopie. Ils posent la question existentiale de l’être et du néant4 à travers la représentation théâtrale du délire carnavalesque d’une fête où chacun se travestit, en baissant pavillon vis-à-vis de la pudeur des sentiments que l’on maquille outrageusement, disait Gainsbourg, à travers aussi l’orchésalité et l’orchestique de la fuite en avant, de la fuite du temps, dans l’impression spéculaire du passé, du futur, du présent. Just to dance profile un avenir qui se joue maintenant, mais qui est à imaginer, dans l’instant et à l’instinct, avec l’intuition du processus de la mémoire à travers ces corps (dansants) en puissance. Réalités humaines à l’état brut que génère le sentiment d’urgence : en quête d’impossible, toujours prêts à répondre aux mots et aux choses, ultimes remparts contre l’éclatement du sujet, contre sa relativité, son atomisation, sa dissolution et sa désubstantialisation. “Appel aux vivants”5, dans “l’hymne de l’univers”6. Invitation au voyage, certes, en se laissant prendre notamment aux illuminations de désirs par-delà les plaisirs, comme captés dans le chas d’une aiguille à la recherche “des paradis promis ayant l’enfer pour issue”, le chanterait Aznavour. Car c’est aussi cela, aimer : s’abandonner au flux, à la migration des âmes en partance. Aimer, c’est en l’occurrence l’accueillir en y répondant par des influx et une déflagration respirée en symbiose avec son milieu et son environnement. Ce que réalisent les danseurs performeurs par l’attention mutuellement accordée, par l’écoute qu’ils se portent les uns aux autres au gré d’une danse de la proximité, du dos et de la peau en éveil. C’est au moyen d’une forme de danse contact que les interprètes de Just to dance font la démonstration d’une société en mouvement qui s’invente grâce au jeu co-construit des interactions : comment je m’enrichis de toi, et comment toi-même tu te nourris de moi ? A cette interrogation, ils semblent répondre, comme ils triompheraient d’un nœud coulissant duquel s’échapperait et s’entrouvrirait la force de rêver sa vie et de s’y tenir, comme tout contre une idée7. Les possibles renforcés par une transsubstantiation qui est survivance, ou capacité à dépasser ses morts tout en les chérissant, avec au cœur résolution et devancement, est-il si difficile de vivre sans se survivre ? Quel horizon ? Peut-être que nul ne s’effondrerait finalement s’il n’écoutait en sa chair ce cœur qui a tant aimé les hommes…  Sublime se révèle en outre l’impossibilité vaincue de l’expansion du Moi, étranglée sans merci par le goulet d’Eros et de Thanatos qui vous tenaient en joue, dans une ligne de mire transcendée. Sidérant le corps qui vient illuminer le monde esseulé.

Tel, au sortir de Just to dance, mon état d’esprit, portée à rêver l’a-pesanteur, derrière le semblant d’un spectacle de divertissement qui, sous ses allures de décontraction et d’insouciance à la “united colors of”, revient à mettre en scène un mystère, une passion, une tragicomédie. Se battre, combattre, oser s’élancer dans le vide qui manifeste la présence en soi (le vide étant l’anagramme du nom “dieu”, selon Valère Novarina8). Dorénavant, la sémiotique des cultures prend le pas dans la poïétique de la danse contemporaine ; il en est visiblement ainsi du processus de création gestuelle des Fatlam, qui abandonne ou délaisse à d’autres le réductionnisme d’un regard ethno-centré, mondialiste et néocolonialiste, gourmand de l’autre vécu comme un exotisme et une figure pittoresque. Il serait intéressant alors de confronter le répertoire des Fattoumi Lamoureux avec celui des Hervieu Montalvo, lesquels sont préoccupés par les mêmes questions de fond relatives à la problématique du métissage et de la mixité qu’engendrent, de tout temps, la circulation des biens et des richesses, le flux humain que traduit le phénomène d’immigration devenant pour certains une menace.

Mais revenant au fondement des choses, au langage (signe de l’humain), disons que Just to dance produit un message à partir d’une véritable « science des signes au sein de la vie sociale »9, inédite parce qu’artistique et probablement destinée au mode expérimental qu’elle s’est assignée. Inventer sa vie en la dansant : tel est l’enjeu des Fatlam, tout comme il l’était pour Isadora Duncan dans les années 1900, ou pour les anarchistes de la Judson new-yorkaise après guerre, au tournant des Trente Glorieuses, qui ne sont plus. Rupture. Reprise. Partant de là, du Ça qui est l’Inconscient - nous dit Jacques Lacan : structuré comme un langage, l’imaginaire et la chair travaillent inextricablement la danse des Fatlam.

« Ce que nous expérimentons alors avec l’icône et grâce à elle c’est la capacité de franchir sans mesure la distance qui sépare l’ici-bas de l’au-delà, le présent mobile de l’histoire du présent immuable de l’Eternité »10.

Aussi, l’image hypostatique du corps dansant transfigure-t-elle notre rapport au monde, éclairant notre regard d’un éclat tout autre puisque forgé par la vision de personnes exaltées transportées en élévation, allant au bout d’elles-mêmes. A juste distance des mots et des choses, Just to dance en appelle à l’échappée belle et au dépassement de soi, dans une forme d’agapè qui surpasse la possession idolâtrique du contact physique, en amour, sans issue.

Plénitude d’être vivant : exister en conscience, en acte et en puissance, dans la croyance que tout est toujours possible, le corps inachevé, ce champ de bataille11, en étant le lieu, l’instrument et le triomphe…
Valérie Colette-Folliot, le 28 mars 2010


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Notes :
1.
Vilain Pierre, Les chrétiens et la mondialisation (présentation de Michel Cool). Ed. Desclée de Brouwer, 2002. « Au peuple innombrable des exclus qui convoque à l’espérance. »

2. Le Dasein, concept défini par Martin Heidegger dans Etre et temps (1927). Partant du postulat de Nietzsche que « Dieu est mort », le nihilisme questionne l’avenir de l’humanité depuis le crépuscule des idoles et du dernier homme. Dans cette vision apocalyptique du monde, l’ontologie retourne le déni de l’Etre et l’oubli de l’Etre en le renversant au moyen d’un mode de pensée ou d’une épistémè volontariste. Aussi interroge-t-il le Dasein en termes de volonté de puissance en crise, dans la mesure où l’individu humain trouve son échelle dans l’être - au - monde, inséparable de l’être - là  (le Dasein se découvrant dans sa finitude, l’être - pour - la - mort, qui est à la fois néant et déréliction, soit état d’abandon et de solitude morale complète). Ainsi, avant que ne s’opère l’individuation garantie par le processus réflexif de la conscience - qui est renversement et retournement de l’intériorité (cette volonté de puissance dont parle Nietzsche) agissante sur le cours des choses, l’homme dépend concrètement de la communauté où il baigne. C’est ce que mettent en scène les Fattoumi Lamoureux dans une perspective philosophique qu’il conviendrait de déterminer (courant de pensée plutôt proche d’Héraclite ou bien plutôt du côté de Parménide ; saisis entre deux conceptions des choses, travaillées de l’intérieur soit par le principe d’unité, soit par celui d’altérité, avec l’écart de la ressemblance dissemblance, et de la différence que résout, sur le plan spirituel, la théologie de l’icône - alors pris, en effet, dans la tentation d’une part de comprendre l’être en soi en dehors du temps, ou dans la propension d’autre part, à l’entendre comme un phénomène, comme quelque chose d’indéfinissable puisque de pris dans un mouvement en mutation perpétuelle).

3. « La danseuse n’est pas une femme qui danse, pour ces motifs juxtaposés qu’elle n’est pas une femme, mais une métaphore résumant un des aspects élémentaires de notre forme ». Mallarmé Stéphane

4. Sartre Jean-Paul, L’Etre et le Néant, 1943.

5. Garaudy Roger, Appel aux vivants, Ed. du Seuil, 1979.

6. Teilhard de Chardin Pierre, Hymne de l’Univers, Ed. du Seuil, 1961.

7. « Il doit, non pas raconter sa vie telle qu’il l’a vécue, mais telle qu’il la racontera. Autrement dit, que le portrait de lui, que sera sa vie, s’identifie au portrait idéal qu’il souhaite, et, plus simplement, qu’il soit tel qu’il se veut. » André Gide

8. « Dans notre langue, il y a un splendide anagramme de DIEU, c’est VIDE. (…) Dans toute phrase, Dieu est un mot de silence, un appel, un trou d’air qui permet dans l’esprit de retrouver souffle et mouvement [qui] permutent autour d’une case vide. C’est un appel d’air qui permet le mouvement : un rien qui permet le jeu du langage. Aucun mot ne troue autant. C’est dans notre langage un vide, un mot - aimant. » Novarina Valère, Lumières du corps, Ed. P.O.L. 2006, p. 52.

9. Saussure Ferdinand (de), (1916) Cours de linguistique générale, Ed. Payot & Rivages.

10. Rousseau Daniel, L’Icône, splendeur de ton visage. Ed. Théophanie - Desclée de Brouwer, 1982, 251.

11. « Le corps humain est un champ de guerre où il serait bon que nous revenions. C’est maintenant le néant, maintenant la mort, maintenant la putréfaction, maintenant la résurrection. » Antonin Artaud (1942)

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