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Premières impressions à la sortie du théâtre de Caen quelques heures après la fin du spectacle.
Nous  reviendrons sur ce spectacle dans ces colonnes d’ici quelques jours.

Medeamaterial est un opéra de Pascal Dusapin créé en mars 1992 au théâtre de la Monnaie à Bruxelles, d’après Médée-Matériau de Heiner Muller.

La chorégraphe allemande Sasha Waltz s’est chargée de la mise en scène, de la danse et de la vidéo, en symbiose avec le mouvement dramaturgique que Jochen Sandig et Voreme Waltz sont parvenus à dégager au plus près du mythe et de la partition.

Ce soir au théâtre de Caen, jeudi 03 décembre 2009, le public durant une heure dix, a découvert une pièce lyrique et chorégraphique que Sasha Waltz & Guests a réalisée en coproduction avec le Grand Théâtre de Luxembourg en 2007.

En Médée, la soprano Caroline Stein occupe la scène avec aplomb. Elle a une présence qui s’enracine dans les entrailles et ses écarts éclatent comme l’orage, aigus, stridents, déchirants, soudains et anéantissants, comme le sujet l’exige.

Dans la fosse, l’orchestre est aux aguets et le chœur à l’écoute également, au service de la reine morte qui ne se survit pas et s’écorche, s’écartèle en reconnaissant combien vieillir est pire que mourir.

Le ballet constitué de dix-huit danseurs dont les deux enfants de Médée et Jason, brillamment interprétés par Laszlo Sandig et Luna Zscharnt, donne une matérialité aux fantômes qui sont les démons de Médée.

La scénographie, dans son épure et sa préciosité, rejette l’effet décoratif d’emblée quand le rideau de scène rouge sang tombe en cascade sur l’avant-scène, dégageant un espace nu, noir et empli de lumière propice au travail des ombres. Au finale, dans les dégagements, des ventilateurs gigantesques affolent le cours des choses, essentiellement atomisées par le cataclysme ultime de l’infanticide, punition apocalyptique mettant un terme à la vengeance assouvie de Médée par l’assassinat de Creüse, la jeune promise ensanglantée, écrasée dans la terre de ténèbres que son sang n’étanche pas.

La danse accentue l’ampleur du désastre qui monte en puissance et qui procure chez le public une impression de petitesse. En prise avec le sublime, le déchaînement des éléments s’abat sur nous, déchaînement de la nature que les dieux retournent vers les hommes pour les châtier de leurs crimes : la luxure.

Vêtus de noir, hormis les nourrices et la jeune épousée, tous portent le deuil, le renoncement. Mais dès les premières mesures, une certaine vague gagne en dévastation, les élans de désirs passionnels et d’un amour-passion se découvrant. Les danseurs éclatent en sauvagerie tout en  combattant cette nuit morbide. Leur énergie bat son plein, et la chorégraphie organise des stratégies de destruction redoutablement méthodiques. C’est une danse pyrrhique. Un sens guerrier émane des dynamiques corporelles, les gestes découpant l’espace. Médée, infanticide et criminelle. Elle agit mais ne semble pas être agie. Elle détient le monde à sa merci, elle calcule, elle mène le jeu, et connaît le dénouement, choisissant la fin de l’histoire.

En comparaison de Médée, Creüse fait figure d’enveloppe vide tant l’innocence de son idylle la rend légère. En revanche, Médée a les pieds ancrés dans le sol, le bassin en contact avec la pesanteur, les reins verrouillés dans la terre, celle de Colchide qu’il lui faut purifier. Et la voix de Médée avec force et continuité psalmodie combien la chair de son coeur, Ma mémoire Mes chéris, est appelée par la fatalité à réintégrer son corps : ses entrailles.
Le destin parle à travers sa bouche. Avec effroi.

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Opéra Medeamaterial
créé en mars 1992 au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles
livret de Heiner Müller

Sasha Waltz & Guests
Akademie für Alte Musik Berlin
Vocalconsort Berlin

avec
Caroline Stein, soprano
Cécile Kempenaers, Claudia Bertz, Ulrike Bartsch, Åsa Olsson, quatuor vocal
Liza Alpízar Aguilar, Jirí Bartovanec,
Davide Camplani, Lisa Densem,
Juan Kruz Diaz de Garaio Esnaola,
Luc Dunberry, Gabriel Galindez Cruz,
Mamajeang Kim, Florencia Lamarca,
Pinar Ömerbeyoglu, Sasa Queliz,
Virgis Puodziunas, Mata Sakka,
Yael Schnell, Xuan Shi, Davide Sportelli,
László Sandig, Luna Zscharnt, danseurs

mise en scène et chorégraphie Sasha Waltz
direction musicale Marcus Creed
conception vidéo Sasha Waltz
scénographie Pia Maier-Schriever, Thomas Schenk, Heike Schuppelius
costumes Christine Birkle
lumières Thilo Reuther
dramaturgie Jochen Sandig, Yoreme Waltz

Une production Sasha Waltz & Guests en coproduction avec le Grand Théâtre de Luxembourg dans le cadre de Luxembourg, Capitale européenne de la culture 2007, l’Akademie für Alte Musik de Berlin et le Staatsoper de Berlin.
Sasha Waltz & Guests reçoit le soutien de la Hauptstadtkulturfonds (Capital City Fund for Culture).

Spectacle présenté au théâtre de Caen les 3 et 4 décembre 2009 à 20h
Spectacle en allemand, surtitré en français
Durée : 1h10

Site du théâtre de Caen
Site de Sasha Waltz
Notice bibliographique sur Pascal Dusapin sur le site de l’IRCAM

Illustration : sculpture de Louise Bourgeois, DR.