La Saga des Misérables
de Victor Hugo
Le drame romantique
Mardi 13 janvier 2026 — 10h-12h
Les Misérables raconte le destin de Jean Valjean, ancien forçat condamné pour avoir volé un morceau de pain, qui cherche à se racheter dans une France marquée par la misère et l’injustice sociale au XIXe siècle. Son histoire croise celles de Fantine, de sa fille Cosette, de Marius et de l’inspecteur Javert, sur fond de révolte parisienne et de quête de justice et d’amour.
- Jean Valjean, condamné à 19 ans de bagne pour un simple vol, sort profondément marqué de prison mais trouve la rédemption grâce à la bonté de l’évêque Myriel et décide de devenir un homme juste sous une fausse identité. Devenu maire et industriel respecté, il reste pourtant traqué par l’inspecteur Javert, obsédé par l’application rigide de la loi.
- Fantine, ouvrière abandonnée avec une fille, Cosette, est contrainte de confier l’enfant aux Thénardier, des aubergistes cruels qui exploitent et maltraitent la fillette. Ruinée et rejetée, Fantine sombre dans la misère tandis que Valjean, touché par son sort, promet de s’occuper de Cosette.
- Valjean enlève Cosette aux Thénardier en les payant et l’élève comme sa fille, vivant caché avec elle à Paris pour échapper à Javert, notamment en se réfugiant un temps dans un couvent. Cosette grandit, protégée mais isolée, jusqu’à sa rencontre avec Marius, un jeune étudiant idéaliste qui tombe amoureux d’elle.
- À Paris, la révolte des étudiants de 1832 éclate, entraînant Marius sur les barricades, où se croisent aussi Valjean, Javert et d’autres personnages comme Éponine, amoureuse de Marius en secret. Valjean sauve Marius grièvement blessé en le portant à travers les égouts, tandis que Javert, déchiré entre sa vision de la loi et la générosité de Valjean, finit par se suicider.
- Après la révolte, Marius et Cosette se marient, mais Valjean, craignant de ternir leur bonheur par son passé de forçat, se retire et se laisse mourir peu à peu. Marius apprend finalement la vérité sur l’abnégation de Valjean et revient auprès de lui avec Cosette, qui assiste, bouleversée, à la mort du vieil homme apaisé.
La saga des Misérables :
un drame romantique
Entre mélodrame et saga, Les Misérables (1862) de Victor Hugo est un roman engagé à caractère social, philosophique et historique, empruntant à l’esthétique du drame romantique sa vision du monde telle que la Préface de Cromwell (1827) et la bataille d’Hernani (1830) en ont délivrée la théorisation par réaction à l’académisme classique et sa tradition : modèle-exemplaire de l’individualisme et de la subjectivité au cœur de la modernité, l’opus vaut pour manifeste du romantisme. Aux titres allusifs, les 369 chapitres posent l’œuvre colossale qu’elle est, avec cet autre roman historique Notre-Dame de Paris (1830), tous deux chefs-d’œuvre de l’homme siècle.
L’expression du Moi étant le cœur et le poumon du Romantisme, de par la vérité du Je ainsi que le sujet en question devient à lui-même l’enjeu, objet individué d’une poésie en mouvement qui se fait corps de chair, pensée incarnée ; à ce titre, le sensible et l’intime en sont le noyau dur, en action et en acte, au nom d’une vérité à soi ou vérité cachée par le biais du mélange et de l’emphase. La logique des émotions mais l’intelligence du corps aussi interagissant sur la devise Liberté, Égalité, Fraternité dont l’écrivain s’empare en tant qu’auteur et idéologue, les maîtres-mots font sens en regard du fatidique terme « misère ». Selon l’optique, la lecture et l’approche des choses philosophiques et morales, égalité ou bien justice, fraternité mais prolétariat recouvrent quant à eux des concepts et des doctrines excédant les domaines poétiques pour y introduire, à l’éthique et au politique, la théorie esthétique du drame romantique telle que cette démarche artistique influe sur l’univers de représentation des mentalités d’alors. A l’heure du capitalisme naissant, en ce courant du XIXe siècle, se diffuse par le biais du roman-monde, plis sur replis, la pensée critique de Victor Hugo dominant la tribune en sachant donner le ton, faisant ainsi écho et résonance à la parole du pauvre en amplifiant et en grossissant le trait d’une condition humaine en souffrance puisque non dite, tout d’abord, non entendue, ensuite, non reconnue parce que rejetée, censurée, voire bâillonnée, car, hélas, jamais ne sont écoutées, ou si peu, ces paroles de corps des petites gens, la masse anonyme et laborieuse prolétaire, cette richesse de la nation pour l’état français en ces temps de transformation profonde et de modernisation : enjeu d’un militantisme allant grandissant dans la seconde moitié du XIXe, grâce à l’œuvre littéraire de Victor Hugo, grâce à son rayonnement dans les arts du spectacle vivant. Plus globalement, Les Misérables témoignent d’une volonté d’affirmation de soi, actualisation de la personne individuelle et collective en sa dignité humaine comme en sont le reflet et l’incarnation les personnages principaux de l’histoire (Fantine, Cosette, Marius, Gavroche et Javert, protagonistes d’une saga polarisée sur la figure épique du tragique Jean Valjean, l’œil du cyclone au centre de la tourmente, dans les aléas et les vicissitudes d’une société en mutation qui se cherche.
Bien que nébuleuse, voire contradictoire, la finalité n’en demeure pas moins humaniste sous la plume de Victor Hugo, dont la visée est pédagogique, s’agissant d’éduquer le peuple et ses représentants à travers ses symboles emblématiques. Aussi le jeu, avec style et rhétorique, que ne saurait-il mettre en exergue via le Texte ? Finalement, exhortation, plaidoyer. N’est-ce cri d’alarme que ces missives lancées par l’auteur en personne, homme responsable, certes, mais citoyen soucieux d’alerter les consciences quant à l’indigence d’une France postrévolutionnaire irrésolue en cette première moitié du XIXe siècle, entre 1815 (Waterloo, chute de l’Empire napoléonien) et 1832 (émeutes estudiantines parisiennes des 5 et 6 juin comme événement historique faisant suite à la Monarchie de Juillet) ? Véritablement signe des temps en regard des générations présentes et futures, toutes ces pages sont en butte et aux prises avec l’être et le néant, les limites étant repoussées à l’extrême sur toile de fond sapientiale. En cinq tomes qui les illustrent et les honorent, Les Misérables prennent la défense et le parti des opprimés ainsi que des plus démunis. Les gens du peuple étant au centre des préoccupations du moment quand et comme l’atteste l’Histoire de l’industrialisation avec ses conditions de travail rudes qui se répercutent sur la vie quotidienne, Victor Hugo dépeint le tableau vivant des classes ouvrières et prolétaires méprisées par les privilégiés et les dirigeants pour la plupart indifférents au sort misérable réservé aux plus fragiles. Seule la figure de sainteté au travers de M. Madeleine et Mgr Myriel vient en recours, apportant salut et rémission par la seule force, la puissance et le pouvoir de la bonté. Inspiré par la personnalité de Vidocq et de Hugo en personne, M. Madeleine Maire de Montreuil possède la carrure du bienfaiteur à l’aura telle qu’il illumine et nimbe de sa lumière la ville et la cité qu’il administre. Dans ce paysage plutôt sombre et noir des bas-fonds dignes d’Eugène Sue avec son roman-feuilleton Les Mystères de Paris paru en 1842, les personnages tels les hommes d’Église trouvent grâce aux yeux de Victor Hugo car ils savent se faire providentiels comme Monseigneur Bienvenu Myriel qui, en point d’orgue des Misérables, reprend les traits du réel Mgr Bienvenu de Miollis évêque de Digne (1753-1843). En ces temps de crise, la période est aux bouleversements, courant XIXe, la société française toute entière connaissant une époque effectivement troublée par les révolutions successives et la restauration qui ajoute aux insurrections, soulèvements, sédition, conspiration, jusques au coup d’État, agitations et violences occasionnant de graves répercussions et conséquences sur les âmes et dans les consciences marquées à vie, pour plusieurs générations durant, par la conjoncture socio-économique d’une politique incertaine et mouvementée.
Comme induit, la fiction des Misérables tire sa gloire et son poids de faits réels. En effet, l’histoire raconte la vie à peine romancée de Vidocq (1775-1857) à travers son alter ego, Jean Valjean, le héros par identification de Victor Hugo. Car tous trois sont repris de justice, en exil et en cavale. Valjean cristallise et incarne les pires épreuves jamais imaginées et qui cependant sont subies aux galères comme à celles de Toulon. Forçat mais brave, l’homme n’en est pas moins un homme, sensible et moral, humain, en quête d’humanité faute de divin, objet de rédemption, sujet qui s’élève et grandit en sortant de sa condition par la magie d’une danse : la célébration de la rencontre ; moins qu’une chance, beaucoup plus que le hasard : la grâce, tout au long du récit, ne cesse d’opérer par rebondissements, retournements et renversements, qui obligent les protagonistes à se remettre en question. Or, par la force de caractère et le sens moral qui les définissent, ayant du cœur et du courage, outre la bravoure caractérisant ses pas, comme à fleur de peau, écorché vif, tout pèsent lourdement, gravement a fortiori la faute et le péché, erreurs de jeunesse, erreurs judiciaires faisant la dupe et la victime par la double-peine qu’est la stigmatisation, que sont les préjugés, discriminations, abus d’autorité ; les faille et les manques se résumant à un seul quignon de pain dérobé, faute de malchance, par le fatum qui traque la bête et frappe l’ange en plein cœur tout au long de la route, l’existence, la vie se poursuivant dans une France frappée d’inégalités entre les hommes avec la pauvreté qui motive le patriotisme ambiant comme l’échappée belle traduit la souveraineté du peuple à disposer de lui-même. Tel s’exprime l’esprit de rébellion dans les aspirations anarchistes aiguisées par l’injustice sociale et surtout par l’espoir. L’air de la misère chanté par Gavroche sur les barricades éconduisant l’ignorance et l’obscurantisme, la mélodie du bonheur en est l’échappatoire face à la pauvreté, devant les malheurs.
Aussi l’aspect mélodramatique des Misérables se retrouve-t-il sur les traces de Fantine, Cosette, Marius, Gavroche, Javert, toujours en quête, à jamais hantés, saisis à la recherche de réponses qui, pour l’exemple, se trouvent dans le cas Valjean, cette démonstration de D.ieu par la Grâce dans la faiblesse. Le mystère, là, étant, il attise le feu de l’intrigue et entretient l’effet de suspens dans l’univers de discours qui s’ancre au fidéisme d’une certaine vision du monde. L’intime conviction du Salut et de la Providence, voire la Destinée, la Prédestination, élective traverse ces pages du pardon universel qui ne laisse aucun crime jamais surpris, ni impuni ni sans rachat. La morale de l’histoire étant d’obédience chrétienne, la foi en l’humain et la croyance en la justice divine miséricordieusement donne du cœur aux misérables en majuscule et en réalité, d’où s’ensuit avec à propos Les Misérables en tant qu’œuvres laïques et Classique de la littérature française. Sa vocation étant universaliste, l’œuvre dépasse les frontières, passant de génération en génération, sublimant l’image iconique non de l’anti-héros mais du bouc émissaire comme figure de la victime, cible choisie de l’arbitraire et du dévoiement, aveugle, qui confond vol à l’étale et délit perpétré prémédité comme l’illustrent jusques à la caricature et la dénonciation, les épisodes du vol à la tire causé par la famine, non par la faim ni par le vice ou l’appas du gain, encore moins s’en faut au tout début de l’histoire comme au long cours. Ainsi la catharsis, c’est Jean Valjean, la purification de son corps, de son âme et de son esprit, par l’élévation qui s’effectue dans la souffrance christique endurée au prix du sentiment de soi, au nom de la Liberté. Parce que misère, il y a, par conséquent, la dimension morale et poétique du récit imaginé par Victor Hugo se modifie en conte philosophique, la fable sachant délivrer son message, le mythe et la légende en mythologies contemporaines dévidant la visée éthique et la portée morale de récit fictif aux allures d’annales et de chroniques en guise d’Histoire de France, d’où le rôle et la fonction d’ordre éducatif à l’attention du plus large public de l’ouvrage plébiscité en forme de drame romantique, qui appartient au genre populaire du roman-fleuve, alors en vogue et fort largement repris et diffusé par la presse. A cet égard Les Misérables s’apparentent au roman à feuilleton, avec ses cinq tomes et ses 369 chapitres subdivisés en livres et sections, littéralement rouleaux de la Loi au vu et au su de la sacralité du sujet et sa thématique : le respect de la dignité humaine.
Écritures de soi à l’endroit desquelles émerge et pointe le plus fort de l’intime, ce for-intérieur loge et recèle, comme ci-gît l’espace, le sentiment d’appartenance au-delà duquel l’amour en condensation est cause dansée. L’idéal ralliant de proche en proche la figure de l’Autre par le Très-Haut, au très-bas, le double-jeu du pauvre hère sous le signe du le pauvre et du miséreux, montre le misérable gueux a fortiori royal quidam, le noble et le vulgaire en duo relevant de l’homme qui est dual, par nature, double-je comme le tout du monde soumis à sa règle, supportant la bête de somme à force de jouer à l’ange, prince des lumières, leçon de ténèbres. Ainsi, vicissitudes et aléas forgent-ils la trempe et le caractère d’après la loi de la nature ainsi conjuguée à la grâce selon la vérité du sujet, les Textes en recours à l’Enfer, au Purgatoire et au Paradis, faute d’Éden. La faillibilité ne cesse de faire voler en éclats l’image du héros-sauveur avec ses douleurs et ses souffrances qui sont le ferment, c’est-à-dire les passions, les enseignements et la moralité des choses de la vie : le vécu et l’expérience source de sagesse, comme le pense Pascal, les vanités se justifiant de long en long l’agrément de ces vers et ces pages, de long en large représentées sur les théâtres de l’histoire et leurs plateaux de tournage. A travers les œuvres elles-mêmes, grandeurs et misères de l’homme s’illustrent nonobstant l’humanité en son cœur interdit, en son âme et conscience interpelée comme l’individu est empli d’émotion cependant que, face à l’étendue qui s’ignore, dans l’immensité incommensurablement prégnante de la faiblesse, comme signe, il creuse son trou, la tombe et le tombeau, qui est le corps de mort, ce corps de gloire, là où s’arrime le puits de connaissance entre ces lieux réservés de l’inconnu : la transmutation, par-delà ces forces de la passion, par-devers la vertueuse compassion qui, vraiment, implacable en est le creuset mais l’alliance, l’alliage des contraires, et tout autant, théâtre de la vie. L’art en forteresse ajoute du sacré au profane et réciproquement, la noblesse de l’homme en étant le siège avec ses paradoxes ainsi que le poète en dévoile les humanités, les lumières, vies et vérités en présence des unes des autres, petites mortes empreintes toutes figures emblématiques confondues depuis le messie et le prophète tels que s’en révèle la beauté cachée à l’effigie, notamment, Lord Cromwell, comme et quand se découvrent ensemble la face des deux mondes et le visage du genre humain en scène, mais dieu et le divin à l’envi prennent part, eux aussi, à l’harmonie des contraires malgré le désordre et le chaos, l’harmonique cadencée de la beauté, dans l’esthétique du ressenti et la poétique de la relation, dégageant l’émotion de l’artistique spectacle, qui plus est grimaces et rictus tels qu’ils choquent quand il provient de l’homme qui rit, la marionnette et le pantin à la nue, à la une, petite boutique des horreurs ou bien même tête d’affiche des freaks show. Ce qui est fort romantique, bien évidemment.
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« Car la poésie vraie, la poésie complète, est dans l’harmonie des contraires », assure Victor Hugo dans La Préface de Cromwell (1827) : « La poésie de notre temps [étant] le réel ; le caractère du drame [c-à-d. la vie, l’action, l’intrigue, l’histoire] est le réel », soit la réalité contrastée du sublime et du grotesque en combinatoires et systèmes « qui se croisent dans le drame, comme ils se croisent dans la vie et dans la création ». Et, grâce au mélange du beau et du laid, poursuit-il : « le difforme près du gracieux, le grotesque au revers du sublime, le mal avec le bien, l’ombre avec la lumière », se faisant, par l’effet baroque du clair-obscur, shakespearien, tragique, romantique « L’homme, se repliant sur lui-même en présence de ces hautes vicissitudes, commença à prendre en pitié l’humanité, à méditer sur les amères dérisions de la vie. De ce sentiment, qui avait été pour Caton payen le désespoir, le christianisme fit la mélancolie » attendu qu’avec et par lui, désormais, « s’introduisait dans l’esprit des peuples un sentiment nouveau, inconnu des anciens et singulièrement développé chez les modernes, un sentiment qui est plus que la gravité et moins que la tristesse, la mélancolie. Et en effet, le cœur de l’homme, jusqu’alors engourdi par des cultes purement hiérarchiques et sacerdotaux, pouvait-il ne pas s’éveiller et sentir germer en lui quelque faculté inattendue, au souffle d’une religion humaine parce qu’elle est divine, d’une religion qui fait de la prière du pauvre la richesse du riche, d’une religion d’égalité, de liberté, de charité ? » ; se demandant « si, enfin, c’est le moyen d’être harmonieux que d’être incomplet », faible certes faillible, mais fort et grand, noble car humain, juste humain comme un homme peut l’être, homme juste et bon, gentil, simple cœur à l’image du cœur simple en lieu et place de l’aristocratique seigneur, simplement là, souverainement honnête, l’honnête homme et l’homme honnête fusionnant en un seul pour n’être pas plus gentilhomme que chevalier servant, pas moins que défenseur de la veuve et de l’orphelin à l’effigie de Lui, sur la croix, entre ciel et terre, aux cieux à l’instar du corps glorieux du héros-sauveur, victime émissaire et rédimé, pareil et semblable au roi au jeu d’échecs (Cromwell), à l’homme traqué (Valjean), voix par laquelle chacun parle vrai dans le cadre spatio-temporel correspondant à sa condition, selon son échelle et sa mesure avec réalisme et authenticité, avec poésie, la poésie savante et mesurée dans l’alexandrin éclatant par l’enjambement du pas qui relie, transcende la scène et le tableau, qui remplace les récits par les descriptions, qui montre et pointe au lieu de raconter, représenter, préférant plutôt « mêler dans ses créations, sans pourtant les confondre, l’ombre à la lumière, le grotesque au sublime, en d’autres termes, le corps à l’âme, la bête à l’esprit ; car le point de départ de la religion est toujours le point de départ de la poésie. Tout se tient », d’où s’ensuit l’engagement de l’artiste appelé à entrer comme en sacerdoce, à l’image et ressemblance de l’homme siècle, lui : Victor Hugo.
« Du jour où le christianisme a dit à l’homme : " Tu es double, tu es composé de deux êtres, l’un périssable, l’autre immortel, l’un charnel, l’autre éthéré, l’un enchaîné par les appétits, les besoins et les passions, l’autre emporté sur les ailes de l’enthousiasme et de la rêverie, celui-ci enfin toujours courbé vers la terre, sa mère, celui-là sans cesse élancé vers le ciel, sa patrie " ; de ce jour le drame a été créé. Est-ce autre chose en effet que ce contraste de tous les jours, que cette lutte de tous les instants entre deux principes opposés qui sont toujours en présence dans la vie, et qui se disputent l’homme depuis le berceau jusqu’à la tombe ? La poésie née du christianisme, la poésie de notre temps est donc le drame ; le caractère du drame est le réel ; le réel résulte de la combinaison toute naturelle de deux types, le sublime et le grotesque, qui se croisent dans le drame, comme ils se croisent dans la vie et dans la création. Car la poésie vraie, la poésie complète, est dans l’harmonie des contraires. Puis, il est temps de le dire hautement, et c’est ici surtout que les exceptions confirmeraient la règle, tout ce qui est dans la nature est dans l’art. En se plaçant à ce point de vue pour juger nos petites règles conventionnelles, pour débrouiller tous ces labyrinthes scolastiques, pour résoudre tous ces problèmes mesquins que les critiques des deux derniers siècles ont laborieusement bâtis autour de l’art, on est frappé de la promptitude avec laquelle la question du théâtre moderne se nettoie. Le drame n’a qu’à faire un pas pour briser tous ces fils d’araignée dont les milices de Lilliput ont cru l’enchaîner dans son sommeil. Ainsi, que des pédants étourdis (l’un n’exclut pas l’autre) prétendent que le difforme, le laid, le grotesque, ne doit jamais être un objet d’imitation pour l’art, on leur répond que le grotesque, c’est la comédie, et qu’apparemment la comédie fait partie de l’art. Tartufe n’est pas beau, Pourceaugnac n’est pas noble ; Pourceaugnac et Tartufe sont d’admirables jets de l’art. » La Préface de Cromwell (1827), que prolonge la bataille d’Hernani (1830), préfigure l’esthétique du ressenti, cette forme de prise de parole par les paroles de corps, et son pendant, la poétique de la relation, qui effectivement vient à dénouer la saga des Misérables.
A son tour, elle aussi accusée d’outrage au bon goût, heurtant la règle classique de la bienséance, Hernani fait scandale pour des motivations d’ordre esthétique et politique, étant cause de lèse-majesté, refus et rejet de la hiérarchisation des genres théâtraux. Drame romantique de Victor Hugo, dès sa création le 25 février 1830 à la Comédie-Française, Hernani provoque immédiatement la polémique entre les défenseurs du romantisme d’Hugo et les tenants de l’académisme s’opposant à ce qui paraît enfreindre les règles aristotéliciennes du théâtre, en l’occurrence l’unité d’action, de temps, de lieu, la vraisemblance, l’exposition, le dénouement, la bienséance et le bon goût. Fort de ses idéaux, Victor Hugo se réclame de la liberté d’expression, au nom du libre arbitre : la liberté du créateur, seul responsable de l’œuvre en tant qu’auteur, fait se dérouler l’action en plusieurs states et intrigues. L’histoire mise en abyme occupant plusieurs lieux à la fois, elle s’inscrit dans un laps de temps qui excède la journée, de même qu’éclate le rythme du classique alexandrin puisque les personnages prosaïques ne parlent ni en vers, ni ne font des rimes. Mélangeant les registres et les catégories, la pièce Hernani n’est ni une tragédie, ni une comédie. C’est la rivalité pour Doña Sol dans le cœur de ses prétendants, le roi d’Espagne Hernani et Don Gomez de Silva, qui entraîne le pire et le meilleur, soit de grands malheurs et des moments de joie tout à la fois. Toutefois, Hernani et Doña Sol seront contraints au suicide, une fois mariés, néanmoins rejoints dans la mort par Don Gomez qui, lui aussi, se suicide ; ce qui s’avère immoral puisque le suicide est un péché capital. Alors s’effondrent convenances et conventions ainsi mises à mal. Tel est le socle théorique en perspective de l’écriture des Misérables, donnant le change aux futures adaptations cinématographiques et théâtrales avec les films et les comédies musicales qui les consacrent au cours des XIXe, XXe et XXIe s.
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(c) Valérie Colette-Folliot
Sémiologue de la danse, conférencière
Professeur de culture chorégraphique, histoire de la danse
Docteure en arts du spectacle, études théâtrales
Conservatoire à rayonnement régional de Rouen
Dimanche 11 janvier 2026
Ressources
❧ Victor Hugo Les Misérables, Éditions Livre de Poche - Jeunesse, Paris, 2014 (1862).
❧ Les Misérables, de Jean-Paul Le Chanois (réalisateur), avec : Jean Gabin (Jean Valjean), Bernard Blier
(Javert), Danièle Delorme (Fantine), Béatrice Altariba (Cosette), Bourvil (Thénardier), Giani Esposito (Marius), Silvia Monfort (Éponine), Elfriede Florin (La Thénardier) - 1958 - DVD
❧ Les Misérables, de Claude Lelouch (réalisateur), librement adapté du roman, avec : Jean-Paul Belmondo (Jean Valjean / Henri Fortin), Michel Boujenah (André Ziman), Alessandra Martines (Madame Ziman), Ticky Holgado (L'Addition), Annie Girardot (Madame Thénardier), Philippe Léotard (Thénardier), Jean Marais : L'évêque (1942) / Monseigneur Myriel, Salomé Lelouch (Salomé Ziman) - 1995 - DVD
❧ La Liberté guidant le peuple d'Eugène Delacroix (1830)
❧ Les Misérables ; procès de Champmathieu, sosie de Jean Valjean, un film de Robert Hossein (1982)
❧ Les Misérables de Robert Hossein, sur les barricades, avec Lino Ventura et Michel Bouquet
❧ Msgr et M le Comte sur le chemin, lui à pied, l'autre en carrosse
❧ Bande-annonce des Misérables, comédie musicale d'Alain Boublil et Claude-Michel Schönberg (1980), en tournée printemps 2026
❧ ❧ Critique des Misérables dans une mise en scène de Ladislas Chollat (théâtre du Châtelet, 2026)
Légende des photographies :
Émile Bayard (1837-1891), Cosette balayant, 1862.
Émile Bayard (1837-1891), Gavroche, 1862.
Eugène Delacroix, La Liberté guidant le peuple, Musée du Louvre Peintures - RF 129 - après restauration 2024 [lien].