La comédie musicale, une usine à rêves

Théâtre, Musique, Danse, Cinéma, Des planches à l’écran


Mardi 14 octobre 2025 — 15h45-17h45

La comédie musicale est un spectacle qui raconte une histoire en combinant théâtre, chansons, musique et danse, où les numéros musicaux font vraiment avancer l’intrigue ou dévoilent les émotions des personnages. Elle peut être drôle ou tragique, mais garde toujours cette idée de « spectacle total » qui cherche à émouvoir et divertir en même temps.​

La comédie musicale est une pièce de théâtre mise en musique, tirée d’un livret, avec une mise en scène, des dialogues parlés et surtout du chant comme moyen d’expression dramatique. Les chansons et parfois la danse ne sont pas de simples pauses, elles servent à faire progresser l’action ou à montrer la psychologie des personnages.​

Elle naît vraiment au début du XXe siècle, en particulier aux États‑Unis, et se développe autour de Broadway, avec des influences comme l’opéra, l’opérette et le music‑hall.​

On parle aussi de comédie musicale au cinéma, surtout dans le Hollywood des années 1930 à 1950, où l’intrigue sert de fil conducteur entre les scènes chantées et dansées.

Source

 

 

Autour de la comédie musicale West Side Story, un genre et une routine à la fois tragique et amour fou à l’effigie des héros Roméo et Juliette, archétype moderne du couple Adam et Eve préfigurant l’éden-théâtre sous le dôme de l’histoire des arts du spectacle

En amont du drame qui se trame dans le quartier de Upper West Side à Manhattan au milieu des années 1950, l’intrigue de West Side Story (1957) focalise surtout la rivalité entre Jets et Sharks, deux gangs ou bandes rivales de jeunes issus de l’immigration du Nord de l’Europe (les Blancs, fils de classe ouvrière représentés par les Jets) et de la vague portoricaine (les Latino-Américains à la peau basanée, les Sharks), qui se battent les bas-quartiers pour le monopole du territoire. En jeu : les terrains vagues de New York dans la tout juste après-guerre. Réflexion sur la société occidentale qui se reconstruit au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, ayant grand-peine à tirer les leçons des crimes contre l’humanité perpétués durant le conflit de 1939-1945 avec la Shoah et la bombe atomique sur Hiroshima-Nagasaki. Méditations sur l’homme et l’humanité à travers le thème universel de l’amour, le sentiment d’amour vs le désir amoureux, et la thématique spiritualiste et morale de l’amour rédempteur qui sauve comme il sacrifie et confesse à l’autorité sur soi, la personne aux prises à son humanitude dans les écarts entre l’amour du pouvoir (prodiges) et le pouvoir de l’amour (miracle), cet éternel conflit des obligations, insoluble et inextricable dilemme cornélien que d’ailleurs ne parvient guère à résoudre non plus la Tragédie de Roméo et Juliette de Shakespeare, un conte italien rendu célèbre en 1597 par cette pièce baroque de la première heure, théâtre élisabéthain fait d’aléas et de vicissitudes, intrigues, exactions, trahisons, peines de cœur et chagrins d’amour, la douleur et la souffrance ajoutant aux déchirements et déchirures causés par le fatum et la fatalité qui s’avèrent finalement renforcer la pureté de l’amour qu’éprouvent l’une pour l’autre ces deux âmes tendres, vierges de tout.


Renaissance (fin XIVe siècle), Vérone en Italie du Nord près de Venise. S’affrontent en factions deux familles, les Montaigu et les Capulet, dont la tradition veut qu’elles soient ennemies et rivales depuis l’affrontement politique des puissants qui se sont imposés d’une part avec les Guelfes ralliés aux Cappelletti/Capulet (parti du pape) et, d’autre part, avec les Gibelins fédérés autour des Montecchi/Montaigu (parti de l’empereur), puissantes familles ayant régné à l’époque du Saint-Empire romain dans les cités-États d’Italie centrale et du Nord. Ces lignées dynastiques se vouent une haine inextinguible telle qu’en est troublé l’ordre public à force de rixes tout à fait à l’identique de la jeunesse new-yorkaise de West Side Story qui peine à trouver son melting-pot. Aussi faudra-t-il que l’amour soit martyrisé, crucifié même sur l’autel de l’intolérance, pour qu’in extremis un retournement se produise.

Chef-œuvre de William Shakespeare, Roméo et Juliette (1597) a profondément marqué West Side Story (1957) de Robbins et Bernstein adapté au cinéma par Robert Wise et Jerôme Robbins en 1961. Tragédie intemporelle, symbole de l’amour plus fort que la mort, le sentiment des sentiments est un cœur rebelle que nulles conventions sociales ni rancunes, rancœurs, vengeances familiales d’aucunes sortes n’impressionnent tant la passion est vive et ardente, tant les amoureux ont le feu sacré, bravant jusqu’à l’ultime. Ce qui est beau, sublime, universel et présent toujours et encore dans les arts et les lettres, le théâtre, la musique, la danse et le cinéma d’aujourd'hui à l’image de nos vies, nos cultures ressemblant au plus fort de l’intime vérité qui est vivre sa passion, mourir par amour même si un cœur ne vaut pas une vie pour certaines prétendues sagesses ; le rêve en soi surpassant la fiction, en réalité ; telle saurait être la moralité de l’éternel jeu d’Adam et Eve, l’histoire éternelle.

Au-delà du drame qui se joue et des intrigues qui se trament, le tragique de Romeo et Juliette et de West Side Story sont des enseignements pour la foi en l’humain, l’un l’autre s’ils ne s’excusent, cèdent in fine par le plus noble de tous les sentiments : le pardon qui absout l’inexcusable parce que c’est la Loi qui en décide ainsi, recouvrer la paix, l’harmonie, la sérénité en étant l’enjeu, le prix à payer au nom de ce qui est le plus cher : l’être aimé, qui aime en retour, transforme, embellit le réel.



Au fil de l’histoire des arts du spectacle, la beauté du geste « aimer » a su inspirer et continue de le faire des générations entières dans tous les domaines qu’il s’agisse de pièces de théâtre, de cinéma, d’opéra, comédie musicale a fortiori. Au XVIIe siècle, le poète et dramaturge anglais William d’Avenant (1606-1668). Au XVIIIe siècle, David Garrick (1717-1779) au temps du ballet d’action en véritable maître de la tragédie et de la comédie britannique qu’il était. Tous puisent à la source de Shakespeare mais en l’édulcorant. C’est au milieu du XIXe siècle qu’il sera réhabilité dans son intégrité grâce au Romantisme avec Vigny, George Sand, Hugo, que Roméo et Juliette fascine de par l’intensité et la force de son texte original, car le thème est d’envergure au point que le 7ème art s’en empare, au XXe siècle, lui donnant une nouvelle naissance avec George Cukor (1936) ou Franco Zeffirelli (1968) ; la comédie musicale West Side Story (1957) réintroduisant d’autres versions telles que Roméo + Juliette de Baz Luhrmann (1996) ou bien le fameux remake oscarisé de Steven Spielberg West Side Story (2021).

L’action dramatique reposant sur le jeu d’acteur, l’incarnation en est le ressort scénique. Toutefois, entre ces deux histoires, l’on constatera que le traitement dramaturgique diffère. Effectivement, si West Side Story (1957, 1961) se distingue bel et bien comme la nouvelle version contemporaine du joyau incontesté du répertoire shakespearien, la polyvalence transdisciplinaire, voire les facultés pluri-instrumentales du seul acteur relèvent et procèdent des qualités propres au comédien-musicien-chanteur-danseur en un seul et unique interprète, véritable artiste accompli, WSS racontant les affres d’amours malheureuses au gré du chant, de la danse, de la comédie, le théâtre de l’histoire d’amour étant accompagné par une scénographie à rebondissements tant sur les planches qu’à l’écran, la comédie musicale américaine de Leonard Bernstein compositeur, Jerôme Robbins chorégraphe, Arthur Laurents auteur, Stephen Soundheim parolier, telle qu’elle fut donnée le 26 septembre 1957 au Winter Garden Theatre de Broadway reprise au cinéma par Robert Wise et Jerôme Robbins qui filment et chorégraphient les rues de New York grandeur nature, est une première dans l’histoire des arts du spectacle, du genre et de la routine, le théâtre musical étant habitué à d’autres procédés à la Metro-Goldwin-Mayer (1961). 



Du point de vue musical, West Side Story de Bernstein comme la plupart des chef d’œuvre de son temps vibre aux accents jazz latino-américains des années 1950, l’orchestration symphonique savante enrichissant la musique pop par des mélanges empruntés aux éléments d’opéra, à la musique classique, le jazz et la musique de danses aux rythmes chauds latino-américains amplifiant l’impact et l’effet émotionnel en donnant toujours plus d’authenticité, de vrai et de vérité aux scènes de genre qui nonobstant se retrouvent dans la peinture de mots dite peinture de tons, ou peinture de texte, procédé technique faisant se correspondre dans la composition le texte, le phrasé, l'interprétation et la partition afin que la musique devienne le reflet mimétique de la vie, un certain type de musique visuellement métaphorique étant choisi parce qu’il spatialise et localise instantanément l’action géoculturelle et anthropologique, renforçant de ce fait la temporalité et l’aspect temporel des enchaînements de faits et gestes dans la chronologie linéaire des actions, les scènes étant délibérément prégnante, sensible et suggestive émotionnellement parlant, ce par des biais et moyens associatifs que la musique imagée prend en charge de façon vivante, vitaliste et énergique, le pathétique ajoutant à la vérité du corps dont effectivement les notes ont le secret.

Fort des ressemblances, analogies, différences et variations avec Roméo et Juliette(XVIe) en quelque sorte l'originale quand bien même la pièce puise le thème de la passion amoureuse dans la figure de Tristan et Iseult (XIIe) issue de la mythologie celte et la légende arthurienne, le mythe des amours antiques et interdites entre divinités et mortels notamment comme Vénus et Adonis ou Pyrame et Thibée extraits des Métamorphoses d'Ovide (1er s. ap. J-C) traverse l’histoire littéraire jusqu’à la princesse Odette et son prince charmant Siegfried dans Le Lac des cygnes (1877, fin XIXe), en passant par Paul et Virginieen 1788 (fin XVIIIe), mais aussi Abélard et Héloïse (XIIe), le thème et la thématique les amants maudits étant un motif récurrent qui sera largement repris dans le mélodrame et ensuite la comédie musicale au XXe siècle. Exemple frappant de par la manière extraordinaire dont les artistes s’associent pour faire passer une histoire sentimentale dans l’imaginaire collectif. 

En guise de conclusion, se dénotera que Roméo et Juliette trouvent en Tony et Maria leurs alter ego. En effet, la comédie musicale de 1957 présentant d’emblée la pièce de Shakespeare comme sa source d’inspiration poétique. Outre l’éducation sentimentale entre deux jeunes gens, ici Maria et Tony, se retrouvent en position d’opposants les clans et les familles, résultat de la rivalité, la haine vernaculaire et le conflit ancestral entre les Capulet et les Montaigu, « deux familles égales en noblesse », remplacé par l’affrontement entre deux gangs des bas-quartiers new-yorkais : les Sharks et les Jets, latino et colons dont les noms sont gravés en graffitis à chaque coin de la ville. De plus, l’on notera qu’à l’instar de Juliette, Maria est déjà promise à un autre : Chino ; le mariage étant arrangé. En conséquence, Tony et Maria sont condamnés à vivre cachés leur amour, à l’ombre de la nuit, se retrouvant comme dans la scène élisabéthaine du balcon, sous la fenêtre de la jeune promise. Pour ce faire, Jerôme Robbins a choisi les escaliers extérieurs caractéristiques des immeubles new-yorkais en lieu et place du balcon italien, par ailleurs, décor emblématique retenu pour l’affiche du film de 1961 comme pour celui de 2021. Enfin, temps forts des répliques shakespeariennes sur le nom de Roméo, échos et résonance dans la célèbre chanson Maria. Comme au bal masqué se découvrent et se dévoilent Roméo et Juliette, Tony et Maria se rencontrent, eux aussi, lors d’une scène de bal riche des danses de couples comme le rythme mambo sur le thème musical The Dance at the gym avant que la musique decrescendo ne s’efface mélodieusement pour mettre en exergue la scène du coup de foudre comme et quand les sons s’évanouissent alentours dans un flou féerique où Tony et Maria se livreront l’un à l’autre dans un séducteur cha cha cha chaloupé.


Laurents témoigne et dit que « De même que Tony et Maria, notre Roméo et notre Juliette, se démarquent des autres enfants par leur amour, de même, nous avons essayé de les situer à part par leur langage, leurs chansons, leurs mouvements. Chaque fois que possible dans le spectacle, nous avons essayé de renforcer l’émotion ou d’articuler l’inarticulé de l’adolescence au travers de la musique, du chant ou de la danse. »


Il précise et spécifie que « Les conventions culturelles du théâtre musical de 1957 rendent quasiment impossible l’authenticité des personnages. Chaque membre des deux gangs était alors un tueur en puissance. Aujourd'hui, ils ne le seraient pas que virtuellement. Seuls Tony et Maria cherchent à échapper à ce monde. » 


Enfin, Pyrame et Thisbé, etc. : la problématique de l’inaccessible idéal ou de la quête du graal étant ainsi illustré dans le thème de l’amour contrarié par les aléas et vicissitudes de l’amour du pouvoir qu’alimente la guerre des égos et la logique de la vengeance au travers de luttes d’influences ou code de l’honneur d’un autre âge avec son sentiment d’appartenance contraire aux élans du cœur tels que les vivent les adolescents, objets du tragique coup de foudre, l’amour-passion se change en amour impossible, le tragique faisant des deux jeunes gens l’incarnation même de l’amour interdit, la personnification parfaite des amants sacrifiés par le jeu de la règle.


Partant de la Genèse en passant par le mythe de Pyrame et Thisbé extrait des Métamorphoses d'Ovide, l’archétype traverse les espaces et les temps depuis la Babylone biblique, allant de la Grèce à Rome, de l’Antiquité au Moyen Âge via la Renaissance, des Temps modernes à l’Époque contemporaine. Parallèlement aux sources grecques, latines et médiévales, le mythe de Tristan et Iseult aussi travaille les mémoires autant que les amants de Vérone légendaires qui font incursion dans le XVIIe baroque de Théophile de Viau et ensuite La Fontaine avec la fable de Vénus et Adonis – les Amours tragiques de Pyrame et Thisbé (1621-1623) ayant fait Théophile de Viau le poète à la réputation sulfureuse. Cette version toute française de Roméo et Juliette ayant connu le succès qui est le sien à travers West Side Story son épigone, jalon majeur dans l’histoire des arts du spectacle entre théâtre, musique, danse et cinéma marqué par l’écriture lyrique d’une émotivité extrême, à l’inventivité saisissante, cette pièce sachant mettre en scène les excès de la passion amoureuse qui frappe par sa grandeur poétique et funèbre ainsi que par le libertinage philosophique qui la parcourt.

 

Ressources

West Side Story de Robert Wise avec Natalie Wood, Richard Beymer, 1962 - DVD

Coffret Jacques Demy : Les Demoiselles de Rochefort, Peau d'Âne, Les parapluies de Cherbourg - DVD

 

Légende de la photographie :
Ariana DeBose, dans le rôle d'Anita et David Alvarez dans le rôle de Bernardo dans le West Side Story de Steven Spielberg. Niko Tavernise / 20th Century Fox / Disney